KENDRICK LAMAR – To Pimp a Butterfly

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Année: 2015
Pays: États-Unis
Label: Top Dawg/Aftermath
Genre: The biggest hypocrite of 2015

Le lundi 16 mars 2015, ce fut la date où l’on fêtait les 56 ans du vétéran Flavor Flav. Lui dont la mythique punchline « Don’t Believe the Hype! », rentrée depuis bien longtemps dans la culture populaire, aura été usée et abusée au fil des années afin de qualifier notamment le buzz autour de la sortie d’un disque. De là à scander cette phrase pour ce qui est arrivé le même jour ? En effet, ce lundi 16 mars 2015 fut également le moment choisi par un jeune rappeur qui n’a même pas la moitié de son âge (27 ans) afin de publier digitalement – et à la surprise générale – son nouvel album « To Pimp a Butterfly » une semaine avant sa sortie initiale (ce qui provoqua l’ire du patron du label Top Dawg Entertainment). Le microcosme musical se mit en ébullition, les superlatifs ne tardèrent pas à fuser bref, exactement trois mois après le « Black Messiah » de d’Angelo, Kendrick Lamar avait lui aussi décidé de casser les internets (au point d’être l’album à avoir établi le plus grand nombre d’écoutes dans l’histoire de spotify).

« […] You never liked us anyway, fuck your friendship, I meant it  /  I’m African-American, I’m African
I’m black as the moon, heritage of a small village / Pardon my residence, came from the bottom of mankind
My hair is nappy, my dick is big, my nose is round and wide / You hate me don’t you?
You hate my people, your plan is to terminate my culture / You’re fuckin’ evil I want you to recognize that I’m a proud monkey […] »

(The Blacker the Berry)

Le premier single « The Blacker the Berry » paru un mois plus tôt (si on ne comptabilise pas son hymne à la bonne humeur « i » sorti en novembre 2014 et ici présent dans une fausse version live totalement différente) semblait donner le ton: brûlot incendiaire faisant écho au climat délétère et aux tensions raciales qui font suite à l’affaire Michael Brown (et des émeutes de gens massés à Ferguson) ou de Trayvon Martin – dont le nom est cité à la fin du titre –  ce morceau renvoie évidemment à « Black Messiah » dont il partage le même message politique, mais de manière beaucoup plus invective puisque Kendrick Lamar fait un constat effroyable de l’image du noir américain et notamment de ses stéréotypes (« Or eat watermelon, chicken, and Kool-Aid on weekdays ») et dont la phrase « I’m black as the heart of a fuckin’ Aryan » est définitivement lourde de sens. « The Blacker the Berry »  aurait très bien pu être intégré à l’album « Yeezus » de Kanye West datant de 2013 – qui n’aura pas eu la résonance escomptée alors que n’importe quel titre vaut toute la discographie des pathétiques Death Grips – où ce dernier s’interrogeait déjà sur la situation de l’afro-américain dans la société (le fait que le jamaïcain Assassin en featuring sur ce morceau et qui était déjà présent sur « I’m In It » sur « Yeezus » n’est peut-être pas un choix fortuit). Il est troublant d’ailleurs à quel point Kanye West prophétisait sur ce disque ce qu’il allait devenir aujourd’hui: il est une bête de foire, le gars pas très fin dont on aime bien se moquer et donnant ainsi délibérément cette image du noir que veulent les blancs. Parce qu’il a beau être à moitié fou, il est également à moitié génie.

kendrick-lamar-to-pimp-a-butterfly-Ceux qui s’attendaient à un « Good Kid, M.A.A.D City 2″, l’encensé et excellent précédent opus de Kendrick Lamar, risquent d’être surpris. Si il y a analogie, elle est à faire avec un autre album de Kanye West, « My Beautiful Dark Twisted Fantasy » avec qui il partage la même idée d’ambition et de grandeur. Œuvre pop parfaite, brassant près de cinq décennies de la musique américaine allant du hip hop à la soul en passant par le rock ou l’électro, « MBDTF » reste à ce jour le plus grand disque à être sorti depuis le début des années 2010. Quant à « To Pimp a Butterfly », ses seize titres sonnent comme seize confessions de Kendrick Lamar avec un évident fil conducteur (et cette chambre d’hôtel), s’appuyant sur tout un pan hérité de la musique afro-américaine lorgnant autant vers la p-funk (le monumental morceau d’ouverture « Wesley’s Theory » – avec la participation de sieur George Clinton – et sa métaphore sur le succès des artistes noirs que l’industrie du divertissement transforme, « King Kunta », avec sa basse qui claque du joufflu et son délicieux riff de guitare où Lamar se compare à Kunta Kinte), le jazz (l’hilarant interlude « Ain’t Free », « u » jumeau dépressif de « i », la clarinette sur « Institutionalized » et « Alright ») ou une neo-soul digne du collectif des Soulquarians (« These Walls » aux forts accents Princien, « Momma » et son final ébouriffant, le superbe « How Much a Dollar Cost », « Complexion », « Hood Politics », « You Ain’t Gonna Lie »), et le tout se concluant sur les douze minutes de « Mortal Man » où Kendrick Lamar, inspiré par un voyage en Afrique du Sud en 2014, évoque le nom d’illustres personnages tel que Nelson Mandela, Martin Luther King ou Moïse et dont le dernier couplet s’avère être un dialogue avec le spectre de Tupac Shakur, son idole de toujours (il faut savoir que beaucoup d’afro-américains voyaient en ce dernier comme un futur leader politique).

Fort heureusement que dans ce marasme musical ambiant où l’on doit essentiellement se coltiner des revivals souvent surannés, des copies de copies d’untel, d’une nostalgie qui suinte la naphtaline ou d’une pop sclérosée, émergent ces artistes hip hop, neo-soul et r’n’b qui dans cette recherche perpétuelle d’une efficacité et d’une mélodie pop, dynamitant ainsi les normes et les conventions, se posent en héritiers de la musique POPulaire des sixties et seventies et je n’ai pas eu besoin de Pitchfork – site où je ne vais jamais – pour être convaincu qu’il s’agit de l’un des derniers bastions où l’on fait encore preuve de risque, de créativité et d’inventivité puisque cela fait plus de vingt ans que j’en écoute. Doit-on ainsi rappeler que la techno et le hip hop – notamment la période boom bap new-yorkaise de 1993 à 1996 – auront été parmi les deux dernières révolutions musicales ? Ce n’est donc peut-être pas un hasard si finalement je considère que les albums les plus passionnants de ces cinq dernières années (hors Blut aus Nord et d’autres disques de black metal) sont ceux de Kanye West, Justin Timberlake, Run the Jewels, d’Angelo et Kendrick Lamar. Et pour paraphraser le génial Vindsval de BaN: « Tout ce qui n’évolue pas est destiné à pourrir sur place, l’art n’échappe évidemment pas à cette règle universelle ». CQFD. Ce statut de nouvelle musique populaire n’est cependant peu reconnu par les fans de rock, vous savez ce vieux machin qui gigote encore, preuve en est cette récente pétition contre la participation de Kanye West au festival Glastonbury, symptomatique du rejet du hip hop – enfin ça dépend par qui c’est fait, faut pas que cela soit grand public ou qu’il ait tué de chat – et par quelques déclarations, sans doute inconsciemment, sous-jacentes racistes (mais bon le mec qui a initié cette pétition s’appelle Neil LoNSdale on ne sait jamais) et débiles comme quoi ce n’est ni de la « vraie musique » ni de la « musique à guitares ». Bel esprit de ghettoïsation musicale ma foi…

Une réussite en tout point de vue, « To Pimp a Butterfly » se doit cependant d’être apprivoisé. Dense, touffu, mais malgré tout d’une impitoyable limpidité, il foisonne tellement d’idées qu’il fait partie de ces albums où l’on découvrira toujours un détail que l’on n’avait sans doute pas remarqué auparavant, c’est simple, à chaque fois que je l’écoute (et je ne compte plus), je n’ai jamais l’impression que c’est le même disque. A l’instar de «  »My Beautiful Dark Twisted Fantasy« , « TPAB » est à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire de la musique moderne et cela va bien au-delà du hip hop. Et même si nous sommes qu’au tiers de 2015, il sera très difficile de voir un album supérieur à celui-ci… Cependant, devra-t-on attendre encore cinq années avant d’avoir une œuvre d’un tel calibre ?